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Herbes Folles et Macadam : Le Théâtre au long cours
Rencontre
Compagnie briochine, L’Artère sort cet hiver un livre en forme de retour d’expérience sur un projet de théâtre ambitieux, qui a vu pendant cinq ans de jeunes comédiens français et d’autres nationalités créer ensemble et interpréter un récit qui interroge nos rapports aux autres. Rencontre avec Diane Giorgis, autrice, metteuse en scène et cheville ouvrière de cette compagnie pas comme les autres…
Peux-tu revenir sur la genèse de ce projet et votre envie de travailler avec ce public mixte constitué de jeunes comédiens non-professionnels ?
À la fin de l’année 2017, alors que je suivais des cours de théâtre au Conservatoire de Saint-Brieuc en cycle 3, j’étais intriguée par la présence récurrente sur le parvis de l’école de jeunes hommes perçus comme noirs, qui passaient pas mal de temps là sans jamais y entrer ou échanger avec les élèves ou les membres du personnel, et sans non plus que le personnel ou les élèves (perçu.e.s comme blanc.h.e.s pour la plupart) n’échangent avec eux. Ils restaient là à parler entre eux, à jouer au foot ou à geeker sur leurs téléphones, car je pense qu’ils pouvaient y trouver un spot wifi libre d’accès. Ils croisaient pourtant de nombreux élèves, dont une bonne partie avait le même âge qu’eux, mais il n’y avait aucune perméabilité entre eux. Certains parents s’étaient même émus de leur présence et en avaient fait le signalement auprès des agents d’accueil en leur exprimant une certaine gêne ou crainte pour leurs enfants… J’étais vraiment interpellée par le fait que ce lieu de culture, qui est censé créer du lien entre les êtres, ne parvienne pas à le faire entre ces deux groupes. L’idée a germé, avec Monique Lucas qui était alors ma professeure de théâtre, de créer un projet de théâtre qui permette à des jeunes d’horizons différents de se rencontrer. C’est comme cela qu’est né l’embryon d’idée d’Herbes Folles et Macadam.
Au-delà de cette envie de créer la rencontre, puisque le lieu échouait dans sa mission, comment êtes-vous parvenus à constituer le groupe de travail ?
Nous avons pris contact avec le centre Courteline et la Cajma22 (Collectif d’aide aux jeunes migrants et leurs accompagnants en Côtes d’Armor) et avons convenu de fixer une première réunion afin de présenter le projet à de potentiels candidats issus du Conservatoire et de ces structures d’accueil. Nous ne savions pas tellement à quoi nous attendre pour ce premier rendez-vous et avons été surpris de réunir, en septembre 2018, 25 candidats répartis également entre élèves du conservatoire, jeunes étrangers, avec une parité de genre parfaite !
Il est beaucoup question d’engagement dans le livre. Peux-tu revenir un peu sur cette notion qui semble fondamentale dans Herbes Folles et Macadam ?
Dès le départ, nous avons été très clairs avec les participants. Pour intégrer le groupe il fallait pouvoir s’engager sur la durée avec un rythme de travail fixé à une journée par mois ainsi qu’une semaine complète au printemps. C’est aussi évidemment un projet engagé politiquement, qui prenait vie sur l’espace public [N.D.L.R. : Herbes Folles et Macadam a été soutenu par la Ville et l’Agglomération de Saint-Brieuc, le Conservatoire, le Département, la DRAC Bretagne, la scène nationale La Passerelle et le centre culturel Le Cap à Plérin] et agissait comme un révélateur des perceptions de l’autre que porte notre société… À ce titre, les échanges avec le public, suite aux représentations, ont été des moments forts de partage, mais ont aussi révélé que les préjugés étaient encore tenaces, même de la part d’un public que l’on pouvait supposer plutôt ouvert d’esprit, puisque conquis par la philosophie de notre proposition…
Dans le livre, Mariam témoigne ainsi d’une anecdote marquante : "À la fin d’une représentation, une dame, totalement inconnue, est venue me féliciter. Elle m’a dit qu’elle était vraiment surprise que je maîtrise aussi bien le français. Pour recontextualiser, j’étais la seule noire du groupe à venir du conservatoire."
Ce projet s’est étalé de 2018 à 2023. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Les années 2019-2020 marquées par le Covid-19 ont beaucoup impacté Herbes Folles et Macadam. Nous avons tout de même réussi à constituer jusqu’en 2023, chaque année, un groupe de travail qui s’est enrichi de nouveaux profils, en même temps que certains participants poursuivaient leurs parcours personnels vers d’autres horizons. Au total, Herbes Folles et Macadam, ce sont près de 50 jeunes issus d’horizons différents qui ont vécu, créé et porté leurs créations devant un public en près de 5 ans !
Les années 2019-2020, qui auraient pu mettre un coup d’arrêt au projet, nous ont obligés à réfléchir à d’autres moyens que les représentations publiques pour rendre compte des créations. C’est là qu’est née cette idée de film qui accompagne aujourd’hui la sortie du livre. Nous avons décidé de mettre sur pellicule toute la pièce créée par les comédiens afin de ne pas laisser tout ce travail au Covid-19 !
Aujourd’hui, sort donc ce livre qui retrace cette aventure. Que peux-tu nous en dire ?
C’est une sorte de compte rendu global de tout le projet. Il y a tout un volet artistique bien sûr avec des réflexions sur les choix de mise en scène ou d’écriture, mais on peut aussi y trouver tout un pan du projet tourné vers la sociologie, grâce au travail de Christiane Dietrich, qui a rédigé sa thèse de linguistique sur cette aventure et s’est en particulier penchée sur la singularité du projet et sa temporalité au long cours.
Et aujourd’hui, près de 7 ans plus tard après le lancement du projet, que sont devenus ces groupes de travail ?
Nous avons lancé un groupe WhatsApp à l’occasion de la sortie du livre et avons retrouvé la plupart des participants à ce projet. Beaucoup ont aujourd’hui un travail dans des secteurs très différents comme la santé, les énergies renouvelables, le BTP ou la restauration et d’autres sont encore en études post-bac en BTS ou à l’université. Certaines des élèves du Conservatoire ont, elles, entamé des études de théâtre et je sais que plusieurs d’entre eux et elles se donnent encore des nouvelles.
- Propos recueillis par Marc
Site web de la compagnie : www.compagnielartere.org
Se procurer le livre : www.compagnielartere.org/herbes-folles-et-macadam-le-livre/

