À l’heure où les prix des vinyles frôlent l’indécence pour des repressages de qualité médiocre et un rendu sonore plus qu’aléatoire et où le support CD est en train de faire son grand retour (oui, tout est cyclique ma bonne dame…), certains ne jurent que par la bonne vieille cassette et misent tout sur ce joli boîtier en plastique qui fleure bon l’autoradio de R5 et les années 80. La preuve avec le briochin Bastien Picard et son label Estuary Tapes.
J’étais membre du collectif Le Nom de la Rose qui produisait surtout des podcasts et œuvrait aussi dans l’événementiel avec une esthétique très marquée techno, clubbing, mais au fil du temps, j’ai fini par me lasser de cette scène très orientée DJ, dancefloor, j’avais envie d’autre chose. Je crois que j’avais surtout besoin de développer mon propre univers musical avec une vision plus personnelle, différente. Le point de départ de cette orientation a été l’envie de jeter un pont entre une scène internationale et des artistes bretons comme Théo Muller ou Transe Ar Gwez par exemple.
J’ai très rapidement eu la volonté de m’écarter du côté dancefloor en me tournant vers une esthétique downtempo et un peu dub. Au fil des sorties, Estuary Tapes s’est orienté vers un versant presque spirituel de la musique électronique avec beaucoup de nappes et un côté assez ambient. Côté signatures, à l’international je suis en contact principalement avec la scène italienne dont plusieurs artistes ont fait l’objet de sorties sur le label mais aussi avec la scène écossaise et principalement de Glasgow. C’est le cas d’un artiste comme Paco Vega par exemple, qui dirige lui aussi un label là-bas et a sorti un track sur la dernière compilation d’Estuary Tapes.
En Côtes d’Armor j’ai la sensation que la plupart des DJ et collectifs sont très axés sur le clubbing, la danse avec une esthétique très électro ou disco. À Rennes, c’est un peu différent avec des labels comme Ethos par exemple qui proposent une vision différente de la musique électronique, ou une artiste comme Amor Leone qui est d’ailleurs programmée aux Transmusicales cet hiver. Côté lieux, c’est surtout à la Ferme de Quincé et aux Ateliers du Vent que l’on peut retrouver une programmation électronique axée sur l’expérimental, l’écoute.

Logo d’Estuary Tapes
C’est en effet un choix fort esthétiquement. Je n’avais pas du tout envie de ne faire que du digital, ce qui est très frustrant pour les artistes comme pour moi. Même aujourd’hui, beaucoup aiment disposer d’un support physique de leurs sorties. C’est encore plus le cas avec la direction de la musique que nous choisissons de sortir et qui est très tournée vers l’écoute chez soi. Les sorties digitales sont surtout là pour les DJ qui souhaitent intégrer de nouveaux titres à leurs sets. Même si l’on ne sort que des petites séries (une cinquantaine d’exemplaires par sortie) cela permet au label de générer des recettes pour contribuer financer l’activité. Et puis il y a aussi une forme d’attachement du public à ce format dont on peut faire un bel objet ; objet qui d’ailleurs est assez peu écouté car peu de personnes ont encore chez elles un lecteur K7 dans leur salon !
C’est moi ! Je suis designer principalement pour l’industrie musicale et je conçois donc les visuels en lien avec les artistes. Il s’agit le plus souvent de collages et de superpositions d’images souvent en lien avec la nature et la mythologie. L’idée c’est d’avoir toujours ce côté un peu abstrait qui colle bien avec l’univers musical du label.
Alors l’idée n’a jamais été de faire d’Estuary Tapes une activité commerciale pure. Même si les cassettes trouvent leur public, il est très difficile de convaincre les disquaires d’en prendre dans leurs stocks. Encore une fois, c’est vraiment l’objet qui séduit et il vient en complément du digital qui se vend mieux.
Le 22 octobre est sorti l’EP de Leonardo Martelli, un artiste italien qui produit une musique assez expérimentale faite de collages sonores avec une couleur très tribale. Et en parallèle, je poursuis mes résidences mensuelles Souvenirs de l’estuaire sur une Mutant Radio, une webradio géorgienne très en pointe sur la scène indé où j’invite à chaque épisode un artiste à mixer ses titres favoris avec, en lien avec la direction artistique du label, toujours la volonté de s’écarter du clubbing quitte à s’éloigner de l’aspect technique du mix.
Propos recueillis par Marc Aumont
| Plus d’infos |
Pour découvrir les sorties du label, recherchez « Estuary Tapes » sur Bandcamp.
Pour écouter les émissions « Souvenirs de l’Estuaire », rendez-vous sur la page SoundCloud d’Estuary Tapes.
La playlist de l’Estuaire
Pour découvrir l’univers musical du label, voici une playlist de 10 titres qui ont inspiré cette esthétique particulière :
1 – Blue Skies – Mioclono, John Talabot, Velmondo
2 – Wednesday – Signaldrift
3 – Caltec’s Dance – Emmanuelle Parrenin, Detlef Weinrich, Quentin Rollet, Ghédalia Tazartès
4 – Slime – Myra Davies, Gudrun Gut
5 – Suburra – Trystero
6 – Aural Deception – Oltrefuturo
7 – Tuiskussa Langennut – Kaspiann
8 – Voran – Dâdalus & Bikarus
9 – infravox – Transe Ar Gwez
10 – Cut – Princess Diana of Wales
À lire aussi
L’Extinction des vaches de mer
Le Souffle de la forêt, sur les traces de Simona Kossak

