Vous l’avez bien évidemment remarqué, nous voilà parés d’une nouvelle maquette pour le Cri de l’Ormeau. Qui dit nouvelle maquette dit nouvelle identité graphique, et donc nouvelles typographies ! Et choisir une typographie, c’est toute une aventure. La nôtre nous a menés, en autres, jusqu’au Bilzig, typographie créée en 2025 par Jeanne Saliou, designer brestoise, accompagnée de la fonderie Skritur*. Son esthétique et son histoire nous ont séduits. Cette typographie, vous la retrouverez désormais partout dans nos titres. Elle est là juste au-dessus…
Outil indispensable à la communication, une typographie est un objet à haut potentiel culturel, traduisant une appartenance culturelle, linguistique et politique. Elle est l’expression de la lecture que son/sa concepteur·ice a du monde qui l’entoure, de ses connaissances en Histoire de l’Art, en sociologie, en sémantique. Le typographe est un « super-technicien », comme nous le confie Yoann De Roeck, cofondateur de Skritur, capable de retranscrire à travers les caractères qu’il conçoit toute l’essence d’un territoire, d’une génération, d’une culture.
Le Bilzig de Jeanne Saliou est la réponse à deux grands sujets majeurs : sa composition bilingue répondant aux besoins du breton et du français d’aujourd’hui, et sa lisibilité, pour le confort d’une lecture prolongée. Après 3 ans de recherche, les caractères de Jeanne Saliou, secondée de Malou Verlomme (également cofondateur de Skritur), ont pris vie, incarnant cette identité bretonne chère à sa conceptrice. Pour ancrer le Bilzig à son territoire, il a fallu trouver une place aux vieilles lettres onciales. Mais si, vous connaissez les onciales (c’est la typo du Seigneur des Anneaux !), marqueur incontournable de l’identité bretonne, cet ADN, cette forme précieuse, la voici donc par exemple, dans le G du Bilzig, sur sa variante de style Uncial alternates. Des siècles d’histoire glissés entre les pleins et déliés, comme une manière de dire Bretagne. Parce que oui, une typographie a ce pouvoir, elle sert même à ça : se repérer dans le temps et dans l’espace.
Dessiner un outil patrimonial
Le Bilzig est aussi un objet profondément politique. Au milieu de cet alphabet, viennent se glisser des caractères offrant (enfin !) la possibilité d’écrire une langue qui ne s’écrivait pas. La ligature fondue incluse (puisque c’est ainsi qu’elle se nomme), cette fusion entre 2 lettres, permet ainsi d’écrire le parler. Comme nous l’explique Jeanne, « cette ligature répond à un irrésolu jusqu’ici : écrire la mutation en breton », répondre à la frustration de ne pas pouvoir écrire correctement une langue. Et oui car, en breton, suivant le sens de la phrase, un même mot mute, troquant par exemple son M pour un V. C’est par exemple, le cas pour Maria. On a bien tenté les « v_m », ou les « v/m », mais on s’incline devant ce nouveau caractère,
vM
, honorant la richesse d’une langue et cette ultra-nécessité à la préserver en la dotant d’outils adaptés.
Comme une récréation graphique dans le texte
Ces nouveaux caractères assurent aussi un confort de lecture, et régalent nos yeux par une esthétique vraiment réussie. On s’attarde pour admirer le travail, tout en poésie, du trait de chaque lettre. Jeanne a également conçu des caractères répondant aux besoins d’une écriture incluse française, rabibochant les genres autour de superbes lettres qui semblent s’embrasser. Le Bilzig est ainsi une réconciliation entre des questions politiques très contemporaines d’inclusion, de non-binarité, et la nécessité de résoudre le problème de retranscrire une langue originellement orale, maltraitée par l’Histoire. Un modèle de réussite en matière de convergence des luttes ?
La typographie est un super-outil démocratique, pourtant objet culturel du quotidien, qui gagnerait à être bien plus visibilisé. Parler d’une typo comme parler d’une expo, d’un spectacle, voilà une bien belle promesse. Les signes en disent long sur les hommes comme ces mots de Yoann De Roeck…
*Skritur est une fonderie, basée à Locronan, créée par 3 designers indépendants, qui recense, décrypte, interprète et conçoit dans le champ de la chose écrite en Bretagne particulièrement, mais plus largement les pays celtiques et dans tout lieu où se mêlent les particularismes idiomatiques et les graphies singulières.
Propos recueillis par Emma Pécastaings
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