Depuis Rennes, Mélanie Molla développe Fièr·es, une jeune maison d’édition indépendante consacrée aux littératures queers. De la naissance du projet au choix des textes, elle nous raconte les envies, les convictions et les coulisses d’une aventure éditoriale encore en construction. Rencontre.
Il y a cinq ou six ans, entre deux périodes Covid, je suis partie seule en voyage en Espagne, à Madrid. Comme je suis une grande lectrice, j’ai évidemment franchi le pas d’une librairie. En France, j’aimais bien demander des livres queers ou LGBT dans les librairies. En général, les libraires paniquaient un peu quand je leur demandais ça ! On me proposait quelques références, mais c’était assez caricatural. Il y avait les romans de Sarah Waters ou Les Chroniques de San Francisco d’Amistead Maupin. Et c’est à peu près tout. Mais, à Madrid, je suis entrée dans une librairie un peu particulière. Pour la première fois, on m’a amenée devant un rayon entier rempli de BD, de romans… On m’a présenté tout un tas de titres, dont Allumées, qui a été le véritable déclic. J’ai d’ailleurs fait traduire ce livre depuis. Il s’agit d’un recueil complètement désopilant de neuf nouvelles érotiques lesbiennes écrites par dix autrices.
Depuis 2017, j’avais envie de monter une maison d’édition. À l’époque, je travaillais dans le marketing. Ma dernière expérience dans ce milieu a vraiment été très humaine, mais je m’ennuyais. En 2023, j’ai commencé à réfléchir à unprojet d’agence de communication, mais ça ne me parlait pas vraiment. Tout l’automne, j’ai réfléchi à ce que je voulais faire. J’ai commencé par intégrer un incubateur pour m’aider à imaginer cette maison, puis j’ai lancé un questionnaire sur les réseaux sociaux pour en savoir plus sur ce que les gens attendaient d’une maison d’édition queer. En trois semaines, j’ai reçu une centaine de réponses. Très vite, en 2024, j’ai réalisé une étude de marché et j’ai monté la maison d’édition. En quatre mois, tout était lancé.
Pour l’instant, j’ai eu la chance d’avoir des histoires assez jolies, qui sont liées à des rencontres. Quand je me suis lancée dans l’édition, on m’a dit « Tu verras, au bout d’un moment ce sera fastidieux, il faudra faire des choix selon des critères objectifs ». Mais pour l’instant ce n’est pas le cas. C’est toujours un choix très personnel et subjectif. Quand je lis un manuscrit, il peut se passer quelque chose de très instinctif: j’imagine un personnage, je peux presque entendre une voix. Évidemment ce sont surtout des thématiques, des histoires ou un message qui font écho à mon propre vécu. Mais à terme, j’aimerais que cette maison parle à d’autres histoires, et fasse écho à d’autres vécus que le mien.
« Une identité et des thèmes forts. »
Je pense que quelqu’un qui voit un de nos livres en librairie ne va pas forcément se poser cette question. Notre premier texte paru en 2024, Te parler encore de Letizia Finizio, parle du deuil, par exemple : c’est un sujet assez universel. Le lecteur va peut-être découvrir ensuite que c’est une maison d’édition queer qui l’a publié. Je cherche avant tout une identité forte et des thèmes forts. J’ai envie de raconter des histoires de vie, de faire découvrir des voix et des expériences différentes, qui puissent toucher largement. La représentation queer n’est pas uniquement basée sur nos vies amoureuses et sentimentales, mais sur nos vies tout court.
Il y a une vraie économie de la précarité dans l’édition indépendante. Dès le départ, j’ai voulu me démarquer notamment en rémunérant correctement les auteur·ices. Mais c’est compliqué économiquement. Je dois passer par des campagnes participatives, et chacune est extrêmement prenante. Pour l’instant, je n’ai pas de subvention, notamment parce que je suis encore dans une phase de lancement. Qu’il s’agisse de la Région Bretagne ou du CNL, il faut paradoxalement avoir une économie très installée pour obtenir une aide financière. Je sais donc que je vais devoir avancer à un rythme assez lent.
J’ai grandi à Rennes et j’ai un lien très fort avec cette ville même si je vis depuis peu entre Rennes et Nantes, à la frontière avec la Loire-Atlantique, dans un village anciennement breton. Je ressens beaucoup plus les questions de territoire depuis que je vis à la campagne. Entre 2020 et 2022, à Rennes, j’ai vu évoluer le milieu queer, notamment avec l’explosion de la communauté drag. En vivant aujourd’hui à la campagne, je vois d’autres réalités et d’autres formes de solidarité. Ça bouleverse beaucoup de choses en moi, mais ça élargit aussi mon champ de vision.
Au tout départ, je voulais aller très, très vite. Je pensais publier trois, quatre, cinq livres par an. Mais seule, c’était impossible. J’ai dû comprendre que, pour tenir sur le long terme, j’allais devoir être patiente et avancer dans la douceur, pour que le projet puisse durer. Je suis aujourd’hui davantage ancrée dans les différentes démarches à mettre en place. J’ai aussi appris à dire non à certains projets. Monter un projet engagé comme celui-là oblige aussi à être engagé dans sa vie personnelle. Je veux garder cette identité queer et cet engagement,même si cela implique de sans cesse repenser les choses.
J’aimerais qu’on dise : « Ah, c’est une petite maison d’édition qui est toujours là et qui propose toujours de belles choses. » Je n’ai plus le rêve de devenir une grosse entreprise. Ce que je veux, c’est que n’importe qui puisse proposer des textes et dire ce qu’il a à dire.
Propos recueillis par Sarah Bertin.
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