Le festival d’automne des Rencontres Internationales de Musique Ancienne en Trégor fête en ce mois d’octobre son 40e anniversaire et se choisit pour marraine la gambiste Lucile Boulanger, primée aux Victoires de la Musique Classique en 2025. Rencontre avec une musicienne passionnée par son instrument et un répertoire trop méconnu du grand public.
J’ai une vraie histoire avec ce festival qui programme à la fois des musiciens reconnus mais prend aussi le parti d’inviter de jeunes artistes. J’y ai joué en 2015 et ai également été accueillie sur un temps plus long lors d’une résidence en compagnie de François Lazarevitch en 2018 ; c’est presque une sorte de compagnonnage ! C’est un rendez-vous vraiment authentique qui
place la musique au coeur de tout, loin d’un côté bling-bling ou mondain que peuvent avoir d’autres festivals. Et en tant que musicien, on est très vite happé par l’esprit de la Bretagne, le côté très brut des éléments, la présence de la mer.
Pour moi, c’était un instrument comme un autre. J’ai grandi dans une famille de passionnés de musique médiévale et c’est lors d’un concert auquel j’assistais avec mes parents que j’ai eu un coup de coeur pour la viole de gambe. J’ai rencontré cet instrument ce jour-là et ai commencé à le pratiquer avec Christine Plubeau (une gambiste de renommée internationale NDLR) de manière disons, non académique, car je ne savais évidemment pas lire la musique et elle m’a transmis une approche très instinctive de la viole, basée sur l’oreille et la pratique dans un rapport presque animal.
Une vraie reconnaissance médiatique
Ce n’est pas la première fois que la viole de gambe est mise en avant lors des Victoires de la Musique Classique puisque d’autres solistes se sont vus décerner des prix d’honneurs, ont été nominés ou ont été sacrés « Révélation ». En revanche, c’est inédit qu’une gambiste reçoive une Victoire de la Musique ! C’est une vraie reconnaissance médiatique qui est importante pour notre instrument, cela va pousser les programmateurs à accorder plus de place à la viole et faire confiance au public ; cette mise en lumière met de l’huile dans les rouages et surtout, les professionnels se rendent compte aujourd’hui que la viole peut parler au grand public.
C’est une musique dans laquelle la danse et le corps sont très présents ; pour moi c’est une musique qui chante, qui parle. Les traités qui nous permettent de redécouvrir ce répertoire ancien nous dépeignent l’apprentissage que suivaient les instrumentistes à l’époque.
On leur apprenait à jouer en se calant sur la voix humaine, en articulant des syllabes dans leurs phrasés, en modulant des inflexions comme on le fait à la voix ou comme le ferait un peintre avec son pinceau. C’est une musique qui déclame et qui entretient un rapport étroit avec la danse, le rythme et qui peut parler à nos corps d’aujourd’hui.
© Richard Dumas
Comme compositeur, je recommanderais Forqueray. C’est un virtuose bien entendu, mais son répertoire est très orchestral, avec beaucoup d’accords et de multiples voix en simultané. Et s’il
n’y a qu’une seule pièce à retenir, je dirai Le Badinage de Marin Marais. C’est orchestral également, mais beaucoup plus tendre que Forqueray et à chaque fois que j’entends cette pièce jouée par d’autres instruments, même si je sais l’apprécier, je finis toujours par me dire qu’elle n’est jamais aussi belle que quand elle est interprétée à la viole. Il y a une forme de sensualité qui transparaît dans cette pièce notamment grâce aux cordes frottées de la viole de gambe.
Le 18 septembre dernier est sorti Simpson : The Seasons, the Monthes & Other Divisions of Time – II*. Il s’agit d’un très beau projet qui est une suite à un disque sorti il y a maintenant 20 ans. La violiste Sophie Watillon (aujourd’hui disparue) avait enregistré six pièces de ce compositeur anglais du XVIIe siècle, qui rendent hommage aux douze mois de l’année. Avec le consort Les Lucioles, nous avions envie de poursuivre son travail en enregistrant les six autres fantaisies pour viole afin de rendre hommage à Sophie Watillon et son oeuvre qui ont marqué mon enfance et inspiré beaucoup de jeunes violistes.
Propos recueillis par Marc Aumont
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