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Mérédith Le Dez : L’Esprit de profondeur

7 mars 2018

L’auteure est poète et romancière.

Mérédith Le Dez : L’Esprit de profondeur


« Tu aimes les papiers d’une belle eau — on y avance intense et incliné, m’as-tu dit un jour. »
Le Cœur mendiant (La Part Commune, 2018)


Carte blanche. Horizon. Dans la pénombre, j’ouvre la porte. J’emprunte un escalier pauvre éclairé à mi-hauteur par une petite fenêtre étoilée. Le jardin éclate au ras des yeux. Une haie de fleurs masquant l’amorce des deux allées de terre qui mènent tout au fond au poulailler, celle de gauche bordée par le fil à linge où claque dans le vent la blanche lessive. Les marches qui grincent me rappellent à l’intérieur. En bas, l’atelier. La sciure, l’odeur du hêtre, de la teinture, des cuirs. Les sabots et les formes entassés dans les étagères. La cheminée. Les machines et les outils — les gouges qui allongent la bouche en mordant le bois. Le poste de radio. La nuque inclinée de mon grand-père assis à l’établi ou bien debout cambré devant la scie électrique. Il creuse le temps. Silencieusement, calmement, attentivement : pendant soixante ans d’une vie de travail, il a creusé le temps.
Je suis à mon bureau, l’horizon s’ouvre, et dans le creux clair du sabot façonné par mon grand-père, si éloigné par son tempérament et son métier des occupations vaines, une question. Est-ce que, sans le savoir, avançant aveugle à ma façon, et malgré tout obstinée, je n’ai pas initialement mis mes pas dans les siens, choisissant très tôt, contre l’air du temps, la vérité ou l’énigme de ce qui dure malgré les lunes et le vent ? Carte blanche. Miroir de l’écran. Peut-être mur infranchissable, à moins de lire, paupières closes, à l’envers du temps. Je me retourne. Je sonde ce qui bat, dans ma poitrine, le courant secret qui parcourt de pied en cap mon corps pensant, mon corps vivant, aimant, écrivant. Pourquoi je creuse, entre poésie et prose, traversant, traversée, les paysages et les années ? Avec, en guise de viatique, cette image, obsédante : un livre à la main. Des livres inlassablement. Ceux de ma bibliothèque. Les livres entre les mains des inconnus. Le visage-livre des autres lisant dans les trains toujours en marche sur l’horizon. Blancheur des mains et des marges. Livres où je suis entrée comme entrant dans la mer depuis toujours, pleinement. Livres où j’écris comme on marche ou parfois comme on nage, avec, dessous mon corps miraculeusement porté, la masse d’eau fluide qui s’alourdit et gagne en mystère quand le clair cordon des galets, tête jetée en arrière dans un regard presque inquiet, n’est plus qu’un mirage.
Intense et incliné dans l’écriture et la lecture, le corps en avant, humble et sensuellement batailleur, roseau. "Roseau pensant" : Blaise Pascal, philosophe à la langue étincelante, qui est la marque d’un grand poète, chez vous j’ai, jeune fille de quinze ans, face à la médiocrité du monde, puisé tant de joie et de réconfort intellectuel et moral, d’encouragement à ne jamais baisser la garde, en lisant vos Pensées. Je reviens à vous trente ans plus tard, le cœur serré de la même émotion, aujourd’hui agrandie par la gratitude. Contre le temps, contre l’insupportable, la bêtise, le meurtre, la terreur, la tentation de l’avachissement, vous, et d’autres, offrez la seule consolation, et si belle : l’esprit de profondeur. 


Mérédith Le Dez


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Née en 1973, Mérédith Le Dez vit à Saint-Brieuc. Elle a publié une dizaine de livres, parmi lesquels Journal d’une guerre (éditions Folle Avoine, Prix Yvan-Goll 2015) et Cavalier seul (chez Mazette, Prix Vénus-Khoury-Ghata 2017). Professeur de Lettres puis éditrice, elle est vice-présidente des Escales de Binic et cofondatrice de Un Jour un poète. Elle écrit parfois en revue, notamment dans Apulée (éditions Zulma). Son nouveau roman, Le Cœur mendiant, est chroniqué ici (éditions La Part Commune).
La revue semestrielle Pages de Bretagne a consacré la Une de son dernier numéro à Mérédith Le Dez.

Rencontres avec l’auteure :
le 3 mars 2018 à la Nouvelle Librairie à Saint-Brieuc
le 9 mars 2018 à la librairie Mots et Images à Guingamp
les 17 et 18 mars 2018 au Salon du Livre de Caractère à Quintin
du 31 mars au 1er avril 2018 aux Escales de Binic


Photo © Pascal Glais

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